Choisir, c’est renoncer. La phrase, souvent reprise comme une citation sur le choix, semble énoncer une évidence. Choisir un projet, une orientation, un travail ou une manière de vivre impliquerait forcément de fermer d’autres portes. Et c’est peut-être ce qui explique en partie notre difficulté à choisir : la peur de se tromper, le sentiment de perte, parfois même l’impression de se trahir.
Pourtant, avec le recul, je suis certain que choisir ne signifie pas toujours renoncer.
Certaines directions prennent réellement fin. D’autres déplacent simplement nos priorités. Un projet peut changer de forme, être reporté ou revenir plusieurs années plus tard. J’en ai fait l’expérience à plusieurs reprises dans ma propre vie.
Alors, choisir signifie-t-il devoir renoncer ? Ou faut-il plutôt apprendre à choisir dans l’incertitude, en acceptant que nos besoins, nos projets et notre identité puissent évoluer ?
D’où vient l’idée que choisir, c’est renoncer ?
Tant qu’aucun choix n’est fait, plusieurs possibilités restent ouvertes. Dès que l’on en privilégie une, les autres passent au second plan. Choisir un projet plutôt qu’un autre, partir plutôt que rester, accepter une proposition plutôt qu’une seconde : chaque choix implique une orientation.
C’est là que peut naître le sentiment de perte.
Nous ne renonçons pas seulement à une option concrète. Nous pouvons aussi avoir l’impression de laisser derrière nous la vie que nous avions commencée à imaginer autour d’elle : une autre ville, une autre relation, un autre métier, un autre quotidien. Certains choix ressemblent alors à un petit deuil des possibles, voire au renoncement à un rêve que nous n’aurons jamais vraiment testé.
Le paradoxe du choix se nourrit de cette tension. Plus les options semblent nombreuses, plus notre liberté paraît grande, mais plus il devient difficile de nous engager. Vient alors la question : et si j’avais choisi autrement ?
Le piège est de comparer une réalité vécue, avec ses contraintes, à une autre vie restée imaginaire, jamais confrontée au réel et donc presque toujours plus séduisante.
Choisir ferme parfois une porte. Mais cela ne signifie pas forcément que tout ce qui se trouvait derrière elle disparaît.
Pourquoi certains choix deviennent-ils si difficiles ?
Face à un choix difficile, la peur de choisir ne vient pas toujours d’un manque de confiance en soi. Elle peut apparaître précisément parce que plusieurs directions nous attirent réellement.
À la fin de mon adolescence, j’ai commencé une classe préparatoire scientifique, puis tenté plusieurs cursus à l’université et en IUT. Certaines voies m’intéressaient sincèrement. Pourtant, mon contexte personnel et familial rendait la poursuite de mes études de plus en plus difficile.
J’ai finalement préféré arrêter, travailler et devenir autonome.
Vu de l’extérieur, cette période pourrait ressembler à une succession de renoncements. La réalité était différente.
Toute prise de décision s’inscrit dans une situation réelle. Il y a nos envies, mais aussi notre travail, nos relations, nos responsabilités, notre fatigue, notre besoin de sécurité ou notre désir de liberté. Et parfois plusieurs de ces éléments entrent directement en conflit.
Cette difficulté à choisir peut créer une véritable impression de se trahir. Quand plusieurs directions correspondent à différentes parts de soi, en privilégier une peut donner le sentiment d’écarter l’autre.
Le lien entre choix et identité devient alors évident : choisir, c’est parfois se demander quelle partie de soi aura le droit d’avancer.
Pourtant, un choix ne résume pas toute une personne. Il dit souvent quelque chose de plus simple : voilà ce qui doit passer en premier dans ma vie aujourd’hui.
Choisir, c’est aussi revoir ses priorités
Il existe une différence importante entre renoncer à quelque chose et décider que cette chose ne peut pas être prioritaire maintenant.
À vingt-trois ans, j’ai choisi de travailler et de prendre un appartement alors que ma famille traversait une période difficile. Mes études sont passées au second plan.
Quelques années plus tard, j’ai pourtant repris une formation en informatique. J’ai obtenu un BTS, commencé comme technicien, puis évolué jusqu’à devenir responsable des infrastructures des systèmes d’information.
La voie que j’avais quittée n’avait donc pas entièrement disparu. Elle avait simplement cessé d’être prioritaire pendant une période de ma vie.
Nos priorités évoluent avec les circonstances, mais aussi avec la personne que nous devenons. Et parfois, les revoir demande d’aller plus loin : il faut se demander d’où elles viennent.
Pendant longtemps, certains de mes choix ont été guidés par le besoin d’assumer, de prendre soin, de m’adapter, de tenir. J’avais appris à répondre à ce qui semblait nécessaire autour de moi avant de me demander ce que je voulais réellement.
Revoir ses priorités peut alors devenir une manière de distinguer ce qui nous appartient de ce que nous avons fini par considérer comme une obligation. Ce n’est pas forcément tourner le dos au reste. C’est parfois simplement décider où placer son énergie, son temps et son attention pour pouvoir avancer.
Un projet peut changer de forme
Nous confondons souvent la forme d’un projet avec ce que nous cherchions réellement à travers lui.
Après de nombreuses années dans l’informatique, j’ai fini par comprendre que ce métier ne me convenait plus. J’ai changé d’environnement, quitté le secteur public pour le privé, pris davantage de responsabilités. Pourtant, la lassitude restait la même.
J’ai alors exploré d’autres pistes, notamment le design d’intérieur. Ce projet ne s’est pas concrétisé comme je l’espérais.
Plus tard, alors que je cherchais un métier offrant davantage de souplesse géographique, j’ai découvert une formation aux métiers du numérique. Deux domaines m’attiraient : la vidéo et le copywriting.
J’ai choisi l’écriture.
Quelques mois plus tard, une opportunité est apparue : quelqu’un recherchait justement un profil capable de comprendre l’IT et d’écrire.
Ce que j’avais voulu quitter est alors revenu sous une forme inattendue. L’informatique n’était plus le métier que je voulais exercer, mais une expérience devenue une ressource pour mon nouveau travail.
Choisir un projet ne signifie donc pas toujours fermer toutes les autres possibilités. Une compétence peut changer de fonction, une ancienne voie peut nourrir une nouvelle activité, un détour peut devenir utile bien plus tard.
C’est là que l’idée selon laquelle choisir, c’est renoncer montre l’une de ses limites. Nos trajectoires peuvent se croiser, se séparer, puis se rejoindre autrement.
Un projet peut changer de forme sans perdre ce qui nous attirait en lui.
Reporter ne ferme pas le possible
Il existe aussi des choses que nous ne décidons même pas consciemment de reporter.
À l’adolescence, j’écrivais des poèmes et des essais. Puis, après un déménagement à l’âge de seize ans, j’ai arrêté presque du jour au lendemain.
Je n’avais pas pris la décision de ne plus écrire. Je n’avais pas décrété que cette part de moi n’avait plus de valeur. L’écriture s’était simplement tue.
Pendant près de trente ans, elle est restée à l’arrière-plan. Puis elle est revenue.
Aujourd’hui, j’écris professionnellement. J’écris aussi des récits, je travaille sur un roman et je construis Les Ailes de l’Encre.
Si quelqu’un m’avait demandé à vingt ou trente ans si l’écriture allait reprendre cette place, je n’aurais probablement pas su quoi répondre.
Certaines choses ne disparaissent pas parce que nous avons cessé de les suivre. Elles peuvent rester en sommeil avant de retrouver une autre place.
Bien sûr, tout n’est pas récupérable. Le temps transforme les circonstances et certaines portes se ferment réellement.
Mais reporter n’est pas nécessairement abandonner.
Le plus troublant est que nous ne savons pas toujours, au moment du choix, ce qui est réellement en train de disparaître, de patienter ou de se transformer. Une possibilité peut revenir autrement, ou simplement attendre que nous soyons prêts à lui faire de la place.
Choisir dans l’incertitude
Peut-on réellement choisir sans regret ?
Probablement pas toujours.
Nous aimerions pourtant disposer d’une réponse avant de nous engager : savoir si nous faisons le bon choix, si nous ne regretterons rien, si la direction retenue nous apportera davantage de liberté, de paix ou de bonheur.
Mais les choix importants offrent rarement cette garantie.
Lorsque j’ai quitté un métier installé, changé de cadre de vie ou investi dans une nouvelle formation, je ne savais pas précisément où cela allait me mener.
Certaines tentatives ont fonctionné. D’autres non. Certaines ont ouvert une voie durable, d’autres n’ont été qu’une étape.
Choisir dans l’incertitude, ce n’est pas avancer au hasard. C’est accepter qu’une part du résultat reste inconnue.
L’engagement consiste alors moins à promettre de poursuivre coûte que coûte qu’à donner suffisamment de réalité à une direction pour pouvoir enfin la connaître. Une décision peut ensuite être réévaluée, adaptée, transformée.
Et même un regret ne signifie pas toujours que le choix était mauvais. Il peut simplement révéler que nous avons changé, que notre situation n’est plus la même ou qu’une autre partie de nous demande maintenant à être entendue.
Peut-être est-ce cela, au fond, apprendre à choisir : ne plus attendre une certitude impossible, mais accepter de faire un pas puis d’ajuster.
Avec le recul, je vois moins mon parcours comme une succession de portes ouvertes ou fermées que comme une série de mouvements dont je ne pouvais pas connaître la forme à l’avance.
Parfois, choisir signifie réellement renoncer.
Parfois, cela signifie reporter, adapter ou transformer.
Et il arrive aussi qu’une partie de soi que l’on croyait perdue revienne des années plus tard, simplement parce qu’elle trouve enfin la place qui lui manquait.
Alors, peut-être que la véritable question n’est pas seulement de savoir à quoi nous devons renoncer lorsque nous choisissons.
Elle est aussi de comprendre depuis quel endroit de nous-mêmes nous sommes en train de choisir.



