La pluie avait cessé depuis peu, mais la ville ne s’en était pas encore aperçue. L’eau continuait de tomber des auvents et des balcons, tandis que les trottoirs retenaient les lumières des cafés et des fenêtres encore éclairées.
Il devait être un peu plus de minuit.
À cette heure-là, les rues changeaient de nature. Les commerces baissaient leurs rideaux, les terrasses se vidaient, les autobus passaient presque sans voyageurs. Des silhouettes apparaissaient au coin d’une rue avant de disparaître derrière une porte, comme si la ville, après avoir contenu des milliers de vies toute la journée, les rangeait une à une pour la nuit.
Adrien aimait ces heures-là. Il était sorti après le dîner avec l’intention de marcher vingt minutes et, une heure plus tard, continuait toujours. Il n’avait rien à faire dehors, mais rien non plus qui l’obligeât à rentrer.
Il connaissait bien ce quartier. Il y avait vécu plusieurs années et certaines rues lui étaient si familières qu’il aurait pu en dessiner le tracé les yeux fermés. C’est probablement pour cette raison qu’il remarqua immédiatement la librairie.
Elle se trouvait entre une mercerie fermée depuis des années et l’entrée d’un immeuble aux volets verts. Il ralentit, presque certain qu’il n’y avait jamais eu de librairie ici.
Au-dessus de la vitrine, une enseigne de bois sombre portait deux mots en lettres dorées :
LA VEILLEUSE
Deux lampes éclairaient des piles de livres disposées derrière la vitre. Tout autour, les commerces étaient fermés. Même le bar situé à l’angle venait d’éteindre ses dernières lumières.
La librairie, elle, était ouverte.
Un petit écriteau suspendu derrière la vitre disait simplement :
ENTREZ.
Adrien sourit et traversa.
Une clochette tinta lorsqu’il poussa la porte. Une chaleur douce l’enveloppa, avec une odeur de bois ciré et de papier ancien. La boutique était beaucoup plus profonde qu’elle ne le paraissait depuis la rue. Des bibliothèques montaient jusqu’au plafond, d’autres entouraient un petit escalier conduisant à une mezzanine. Les livres occupaient presque tous les espaces disponibles.
— Bonsoir.
Un homme était assis derrière un comptoir sur sa droite. Il avait peut-être soixante-dix ans, les cheveux blancs soigneusement rejetés en arrière et un livre ouvert devant lui.
— Bonsoir. Vous êtes encore ouvert ?
Le vieil homme leva les yeux vers l’horloge accrochée au mur. Elle indiquait minuit dix-sept.
— Apparemment.
Adrien eut un petit rire.
— Vous cherchez quelque chose ?
— Non. Je passais seulement devant.
— C’est souvent ainsi.
Le libraire reprit sa lecture.
Adrien parcourut quelques rayons. Romans, poésie, récits de voyage, éditions anciennes mêlées à des ouvrages récents. Le silence n’était troublé que par le tic-tac de l’horloge et le ruissellement de l’eau contre la vitrine.
Sous l’escalier, une petite table attira son attention. Un seul livre y était posé. Sa couverture bleu nuit ne portait aucun nom d’auteur, aucune illustration, seulement un titre en caractères argentés :
L’Autre Saison
Il le prit et chercha un nom d’éditeur, une date d’impression, mais les premières pages ne portaient aucune indication.
— Celui-là n’est pas à vendre, dit le libraire.
— Désolé.
Il allait le reposer.
— Je n’ai pas dit que vous ne pouviez pas le lire.
— Pourquoi n’est-il pas à vendre ?
Le vieil homme haussa légèrement les épaules.
— Certains livres n’appartiennent jamais vraiment à ceux qui les emportent.
Adrien sourit sans savoir s’il plaisantait.
— Et celui-ci appartient à qui ?
Le libraire l’observa quelques secondes.
— Pour l’instant ? À vous, probablement.
Quelque chose dans son ton fit disparaître son sourire.
Il ouvrit le livre.
La première phrase racontait un homme marchant seul dans une ville après la pluie. L’homme traversait une place, longeait un cinéma, puis empruntait une rue ancienne.
Quelques lignes plus loin, il s’arrêtait devant une maison aux volets bleus, précédée de trois marches de pierre, avec un cerisier dans le jardin.
Adrien cessa de lire.
Cette maison n’existait plus depuis plus de vingt ans, mais il la connaissait. Il y avait grandi.
La grille qui grinçait, la véranda, le cerisier dont les branches montaient jusqu’à la fenêtre de sa chambre : tout lui revint avec une netteté troublante. La maison avait été démolie depuis longtemps pour laisser place à une résidence moderne, pourtant le livre en décrivait jusqu’à certains détails qu’il croyait avoir oubliés.
Il revint vers le comptoir.
— Comment avez-vous fait ?
Le libraire releva la tête.
— Pardon ?
— Cette maison. J’y ai vécu.
Le vieil homme jeta un regard à la page qu’il lui montrait.
— Je vois.
— Vous me connaissez ?
— Non.
— Ma famille ?
— Pas davantage.
— Alors comment cela peut-il se trouver dans ce livre ?
Le libraire referma son propre ouvrage en gardant un doigt entre les pages.
— Vous me demandez l’histoire d’un livre que je n’ai pas écrit.
— Mais il est dans votre boutique.
— Beaucoup de livres sont dans ma boutique.
Adrien retint un soupir.
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
Un léger sourire passa sur le visage du vieil homme.
— Continuez.
Il songea à partir. Une coïncidence, se dit-il. Une description suffisamment précise pour réveiller un souvenir et laisser son imagination compléter le reste.
Seulement, il savait déjà qu’il n’y croyait pas.
Il retourna s’asseoir avec L’Autre Saison.
Dans les pages suivantes, le garçon du livre grandissait dans cette maison et écrivait le soir dans des cahiers d’écolier. Il inventait des aventures, des pays absents des cartes, des voyages en train vers des villes imaginaires.
Adrien avait fait la même chose.
Les années passaient. Le garçon quittait la maison, commençait des études, travaillait, changeait plusieurs fois de voie. Sa trajectoire n’était pas toujours identique à celle dont Adrien se souvenait, mais suffisamment proche pour lui donner l’impression troublante d’observer sa propre existence depuis quelques pas de côté.
Et surtout, l’homme continuait d’écrire.
À vingt-sept ans, il terminait un premier roman.
Le chapitre suivant s’intitulait simplement :
Octobre
La scène se déroulait au Globe, une brasserie où Adrien avait autrefois passé des heures devant un café et un carnet ouvert. Dans le livre, l’homme était assis près de la fenêtre. Une chemise cartonnée bleue reposait devant lui.
Cette fois, il sut immédiatement quelle journée était racontée.
Un ami travaillant dans une librairie lui avait obtenu quelques minutes avec une éditrice venue présenter l’un de ses auteurs. Elle dirigeait alors une petite maison qui commençait à se faire remarquer. Adrien avait imprimé son premier roman et l’avait emporté avec lui dans une chemise bleue.
L’éditrice était sortie de la librairie. Son ami lui avait fait signe depuis l’autre côté de la rue.
Il suffisait de traverser.
Mais il était resté assis.
Il avait trouvé son texte insuffisant, imaginé qu’une nouvelle version serait meilleure, décidé qu’il y aurait d’autres occasions. Quelques minutes plus tard, l’éditrice était partie et, malgré les corrections apportées durant les mois suivants, il n’avait jamais envoyé ce manuscrit.
Dans L’Autre Saison, la scène commençait exactement de la même manière. L’homme hésitait devant son café tandis que l’éditrice apparaissait sous l’auvent de la librairie.
Puis quelque chose changeait.
Il se leva.
Adrien relut la phrase avant de poursuivre. Le personnage traversait la rue sous la pluie, rejoignait son ami et échangeait quelques mots avec l’éditrice. Enfin, il ouvrait la chemise bleue et lui tendait son manuscrit.
Elle le prenait.
Cette scène n’avait jamais eu lieu.
Jusque-là, le livre avait suivi sa vie. À partir de cet instant, il en racontait une autre.
Le chapitre suivant commençait trois ans plus tard. L’homme se trouvait dans une gare étrangère avec, dans sa valise, plusieurs exemplaires d’un roman portant son nom. Puis venaient une rencontre en librairie, des chambres d’hôtel, des lettres de lecteurs et d’autres livres. Il n’était ni célèbre ni riche. Il connaissait les refus, les salles presque vides, les textes difficiles à terminer. Mais il était devenu écrivain.
Adrien tournait désormais les pages avec une curiosité qu’il ne cherchait plus à combattre.
Une femme finit par apparaître dans le récit. D’abord sur une photographie prise devant une librairie : des cheveux sombres, un manteau clair, un rire saisi au moment où elle tournait la tête vers lui. Plus tard, elle revenait un matin d’hiver. L’homme écrivait à une table pendant qu’elle préparait du café.
— Tu l’as trouvée, finalement ? demandait-elle.
— Quoi ?
— Ta dernière phrase.
Il refermait son carnet.
— Pas si tu continues à regarder.
Elle riait avant de déposer une tasse près de lui.
Adrien resta un moment sur cette scène. Il ne connaissait pas cette femme, mais l’intimité des gestes suggérait qu’elle occupait dans cette autre existence une place bien plus importante qu’une simple rencontre.
Un roulement métallique lui fit relever la tête.
Un tramway venait de passer au bout de la rue.
Il se redressa. Aucune ligne ne traversait cette partie du quartier.
Près de la vitrine, il chercha ses repères. Le bar situé à l’angle avait disparu, remplacé par une pâtisserie sous un store vert sombre. Deux arbres bordaient désormais le trottoir et, plus loin, un kiosque éclairé occupait le centre de la place.
Il revint vers le comptoir.
— Qu’est-ce qui se passe dehors ?
Le libraire posa un marque-page dans son livre.
— Qu’avez-vous remarqué ?
— Ne faites pas ça.
— Quoi donc ?
— Répondre à mes questions par d’autres questions. Cette rue n’était pas comme ça quand je suis entré.
Le regard du vieil homme se posa sur L’Autre Saison.
— Jusqu’où avez-vous lu ?
— Vous savez ce qui arrive.
— Je sais seulement qu’il est rarement utile de commencer un livre si l’on refuse ensuite qu’il vous emmène quelque part.
Son regard revint vers l’horloge. Elle indiquait toujours minuit dix-sept, alors que sa montre affichait 00 h 41.
— Votre horloge est arrêtée.
— Elle a ses habitudes.
Adrien glissa le livre sous son bras.
— Je veux rentrer chez moi.
Le libraire jeta un regard vers la rue.
— Alors ne perdez pas trop de temps.
Avant qu’il puisse lui demander ce que cela signifiait, le vieil homme avait déjà repris sa lecture.
Dehors, l’air était plus froid. La pluie avait cessé et la rue semblait familière tout en ayant subtilement changé de visage. Les immeubles occupaient toujours les mêmes places, mais certaines façades avaient une autre couleur, des commerces inconnus s’étaient installés et les rails du tramway brillaient sous les lampadaires.
Personne ne paraissait pourtant surpris. Un couple traversait la place avec un chien, un taxi s’arrêta quelques secondes tandis que deux personnes discutaient devant le kiosque.
Adrien jeta un regard derrière lui. La Veilleuse était toujours là, éclairée au bout de la rue, et cette présence le rassura suffisamment pour qu’il continue.
Près de la pâtisserie, une femme venait dans sa direction. Elle portait un manteau clair et avançait rapidement, les mains dans les poches. Arrivée à quelques mètres, elle ralentit, puis son visage s’éclaira.
— Adrien ?
Elle s’approcha et posa naturellement une main sur son bras.
— Mais où étais-tu ? Ça fait plus d’une heure que j’essaie de te joindre.
Il se figea.
Ce visage, il venait de le voir dans L’Autre Saison.
Mais il n’avait jamais rencontré cette femme.
— Vous me connaissez ?
Son sourire disparut.
— Adrien, arrête.
— Je suis sérieux.
Elle le dévisagea, cherchant probablement à comprendre s’il plaisantait ou s’il était malade.
— Tu vas bien ?
— Je crois.
— Tu crois ?
Son regard se porta sur le livre qu’il tenait sous le bras.
— C’est quoi ?
Il hésita.
— C’est compliqué.
— D’accord. Alors tu m’expliqueras à la maison.
Il ne bougea pas.
— Quelle maison ?
Cette fois, elle pâlit légèrement.
— La nôtre.
Adrien détourna les yeux vers la librairie, encore visible quelques dizaines de mètres plus loin.
— Tu ne sais vraiment pas qui je suis ? demanda-t-elle.
Il observa de nouveau son visage.
— Je t’ai vue.
— Où ?
Il désigna le livre.
— Là-dedans.
Elle resta silencieuse un instant avant de reprendre :
— Très bien. On ne va pas rester au milieu de la rue. Viens.
S’éloigner de La Veilleuse, seul endroit qu’il pouvait encore relier à son propre monde, lui semblait imprudent. Pourtant, cette femme appartenait au livre et il voulait comprendre.
Il la suivit.
Elle s’appelait Élise. Il l’apprit quelques minutes plus tard lorsqu’elle répondit à un appel et rassura rapidement un certain Marc : elle avait retrouvé Adrien et le ramenait chez eux.
— Marc ? demanda-t-il lorsqu’elle raccrocha.
— Ton agent.
Il eut un rire bref.
— Mon agent…
Élise s’arrêta.
— Tu ne plaisantes vraiment pas, n’est-ce pas ?
Il secoua la tête.
Ils reprirent leur marche. La ville continuait de lui offrir des fragments familiers mêlés à des choses qui n’auraient pas dû exister. Une place avait gagné une fontaine, une ancienne banque était devenue un restaurant, mais le dessin des rues demeurait le même.
L’appartement d’Élise se trouvait à moins de dix minutes. Dans le hall, une boîte aux lettres portait deux noms :
A. Morel — É. Morel
Adrien regarda la femme qui l’accompagnait.
— Morel ?
— Oui.
— C’est aussi ton nom ?
Elle soutint son regard.
— Depuis douze ans.
Tout ce qu’il n’avait pas encore osé comprendre prit alors une forme simple : dans cette vie, Élise était son épouse.
L’appartement acheva de rendre cette évidence réelle. Une photographie d’eux deux se trouvait dans l’entrée ; sur une autre, ils posaient devant une mairie. Dans le salon, une bibliothèque occupait tout un mur et sept romans portaient son nom.
Il en prit un, lut quelques lignes de biographie sur le rabat, puis le referma. Tout était là : le premier livre publié à vingt-huit ans, les suivants, quelques traductions, des rencontres littéraires.
Élise l’observait depuis l’entrée du salon.
— Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
— Non.
— Alors dis-moi ce qui se passe.
Il reposa le roman.
— Je n’ai écrit aucun de ces livres.
— Adrien…
— Pas là d’où je viens.
Il lui raconta l’essentiel : la librairie apparue dans une rue où elle n’existait pas, L’Autre Saison, la maison de son enfance, puis cette journée au Globe et le manuscrit qu’il n’avait jamais remis.
Élise l’écouta sans l’interrompre.
— Dans ma vie, je suis resté assis. L’éditrice est partie et je n’ai jamais envoyé le roman.
Elle regarda les livres alignés sur l’étagère.
— Ici, tu as traversé.
Il acquiesça.
Après quelques secondes, elle demanda :
— Et moi ?
La question le désarma davantage que les autres.
— Je ne sais pas.
— Tu ne me connais vraiment pas ?
Il secoua la tête.
Élise détourna un instant le regard.
— Nous nous sommes rencontrés à Lyon, il y a quinze ans. Tu étais venu parler de ton deuxième roman.
Adrien contempla les livres. Tout tenait donc peut-être à ce seul instant devant Le Globe. Traverser une rue avait mené à un premier livre, puis à d’autres villes, d’autres rencontres, jusqu’à cette femme et cet appartement.
Sur la table basse reposaient quelques photographies. Il en prit une. Élise et lui se tenaient devant une mer agitée, serrés l’un contre l’autre sous le vent. L’homme qui partageait cette vie avec elle avait son visage, mais des souvenirs auxquels il n’avait jamais eu accès.
Un grondement métallique résonna au-dehors.
Le tramway.
Une pâleur commençait à apparaître au-dessus des toits, et la phrase du libraire lui revint :
Alors ne perdez pas trop de temps.
— Quelle heure est-il ?
Élise consulta son téléphone.
— Quatre heures vingt-sept.
Sa propre montre indiquait toujours 00 h 41.
Il reprit L’Autre Saison.
— Il faut que j’y retourne.
— À la librairie ?
— Oui.
Élise regarda la lumière naissante derrière les vitres.
— Pourquoi ?
Il n’en savait rien, mais cette fois n’hésita pas.
— Parce que je crois qu’elle ne sera plus là quand le jour se lèvera.
Elle ne chercha pas à le retenir.
— Alors j’y vais avec toi.
Quelques minutes plus tard, ils retrouvaient une ville beaucoup plus silencieuse qu’à l’aller. Les tramways avaient cessé de passer et les lampadaires éclairaient encore les rues, mais leur lumière perdait peu à peu de sa force à mesure que l’aube gagnait le ciel.
Ils marchèrent vite. À chaque carrefour, Adrien craignait de ne plus reconnaître le chemin, pourtant les rues semblaient les ramener naturellement vers la place.
Lorsqu’ils atteignirent la pâtisserie, l’enseigne de La Veilleuse apparut enfin. La librairie était toujours là, avec sa lumière ambrée au milieu des façades encore sombres.
— C’est là.
Élise s’arrêta devant la vitrine.
— Je ne l’ai jamais vue.
— Moi non plus, avant cette nuit.
Ils traversèrent. Adrien posa une main sur la poignée, mais elle resta quelques pas en arrière.
— Tu viens ?
Elle secoua doucement la tête.
— Je crois que non.
— Pourquoi ?
Un léger sourire passa sur son visage.
— Parce que j’ai l’impression que cette librairie n’attend pas après moi.
Le ciel pâlissait derrière les toits. Quelque part dans les rues voisines, un camion de livraison venait de démarrer.
— Si tu entres, reprit-elle, tu vas repartir ?
— Je pense.
— Dans ton monde ?
Il acquiesça.
Élise regarda un instant la rue, puis la librairie.
— Et pour moi, qu’est-ce qui se passe ? L’autre Adrien revient ? Je me réveille demain matin et tout continue comme avant ?
— Je n’en sais rien.
Elle eut un sourire fatigué.
— Tu n’es vraiment pas très utile.
Cette fois, il sourit avec elle.
Élise ouvrit son sac et en sortit un petit portefeuille. Entre deux cartes, elle trouva une photographie légèrement cornée. Adrien reconnut la plage qu’il avait vue dans l’appartement. Elle y apparaissait seule, face à la mer, les cheveux emportés par le vent.
Elle retourna la photo et inscrivit quelques chiffres au dos.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Mon numéro.
Elle lui tendit la photographie.
— Pourquoi ?
— Au cas où.
Il la regarda sans la prendre immédiatement.
— Je ne sais même pas si ce numéro existe chez moi.
— Moi non plus. Mais tu pourras toujours vérifier.
Adrien glissa finalement la photo dans la poche intérieure de son manteau. La lumière augmentait lentement autour d’eux et les contours des immeubles sortaient de l’ombre.
Il ouvrit la porte de la librairie. Avant d’entrer, il se retourna une dernière fois. Élise était toujours là, immobile sur le trottoir.
— Au revoir, Adrien.
Aucun mot ne lui sembla convenir. Il se contenta d’un signe de tête et entra.
Le libraire était assis exactement à la même place, devant le même livre ouvert. L’horloge indiquait toujours minuit dix-sept.
— Vous en avez mis, du temps, dit-il.
Adrien posa L’Autre Saison devant lui.
— Je veux rentrer.
Le vieil homme regarda le livre, puis son visiteur.
— Vous en êtes certain ?
— Oui.
Il referma doucement le volume.
Rien ne se produisit.
— C’est tout ?
— Qu’attendiez-vous ?
— Je ne sais pas. Une porte. Une explication.
Le libraire eut un sourire presque imperceptible.
— Les explications sont rarement ce que les gens viennent chercher ici.
Adrien tourna la tête vers la vitrine.
Élise n’était plus là.
Il rejoignit aussitôt la porte et l’ouvrit. La clochette tinta une nouvelle fois.
Dehors, le jour était levé.
Le bar avait retrouvé sa place à l’angle. La pâtisserie avait disparu. Il n’y avait plus de rails sur la chaussée, plus de kiosque sur la place, plus de tramway.
Lorsqu’il se retourna, la librairie n’était plus là non plus.
Entre la mercerie fermée et l’entrée de l’immeuble aux volets verts se trouvait une vitrine poussiéreuse couverte d’affiches anciennes. Aucun nom, aucune enseigne, aucune trace de La Veilleuse.
Il demeura quelque temps sur le trottoir, incapable de déterminer combien de minutes — ou d’heures — s’étaient réellement écoulées depuis qu’il avait poussé cette porte pour la première fois.
Puis il rentra chez lui.
Il dormit presque toute la matinée. Lorsqu’il se réveilla, la nuit précédente lui parut déjà moins certaine, comme un rêve trop précis que la lumière du jour commençait à dissoudre. Après avoir préparé du café, il resta quelques instants devant son bureau puis ouvrit, presque machinalement, le tiroir du bas.
La chemise bleue était toujours là.
Il ne l’avait pas ouverte depuis des années. Le carton s’était légèrement déformé et une fine poussière s’était déposée sur les bords. Il la sortit du tiroir et la posa sur le bureau, sans chercher à relire le manuscrit. Pas encore.
En déplaçant sa veste quelques minutes plus tard, il entendit quelque chose tomber sur le sol. Une photographie avait glissé de la poche intérieure. Il se pencha pour la ramasser et reconnut immédiatement Élise, debout face à la mer, les cheveux emportés par le vent.
Il retourna lentement la photo.
Le numéro qu’elle avait inscrit au dos était toujours là.
Adrien resta un moment près de la table, sa tasse refroidissant entre ses mains, puis prit son téléphone.



