L’aube après Istanbul

Éléa regarde par la fenêtre d’un train à l’aube tandis que Gabriel sommeille à l’arrière-plan.

À bord d’un train quittant Istanbul, Éléa et Gabriel s’éloignent peu à peu des repères connus. Entre aube pâle, paysage fuyant et silence partagé, le voyage devient moins une destination qu’un passage intérieur.


L’aube pointait à l’horizon, lavant les vitres du compartiment d’une clarté pâle.

Le train roulait déjà depuis plusieurs heures, emportant Éléa et Gabriel toujours plus loin d’Istanbul.

À cette heure incertaine, le convoi semblait évoluer hors du temps. Ni tout à fait dans la nuit, ni encore dans le jour, il avançait selon une cadence régulière, presque hypnotique. Les vibrations sourdes du plancher se transmettaient aux banquettes, aux parois, jusque dans leurs corps, comme si le train imposait son propre rythme, indifférent à leurs pensées.

Le paysage défilait sans offrir de repère stable. Des étendues arides succédaient à des collines à peine esquissées, parfois interrompues par une bâtisse isolée ou un pylône solitaire. Rien qui puisse s’ancrer durablement dans la mémoire. Tout glissait, se superposait, se dissolvait aussitôt.

Éléa eut la sensation troublante qu’ils n’étaient plus vraiment en route vers un lieu, mais engagés dans un passage. Comme si le train, plus qu’un moyen de transport, était devenu un seuil — un espace transitoire où les certitudes s’effritaient lentement, sans bruit.

Elle tourna légèrement la tête vers les autres compartiments, dont certaines portes étaient restées entrouvertes. Elle y devinait des silhouettes assoupies, des visages à demi éclairés par les lampes murales. Des vies anonymes, suspendues elles aussi entre un point de départ et une destination encore abstraite.

Un instant, son regard se posa sur le couloir.

Une ombre semblait s’y attarder, immobile.

Elle cligna des yeux, et l’impression se dissipa aussitôt. Sans doute un simple jeu de lumière, ou la fatigue qui brouillait sa perception. Elle se détourna, refusant de s’attarder sur ce malaise diffus.

Le silence se referma sur le compartiment.

Gabriel dormait encore, la tête légèrement inclinée contre la paroi du wagon. Son visage, habituellement tendu par la réflexion, semblait enfin apaisé. Éléa l’observa quelques secondes sans bouger.

Puis elle reporta son attention vers la vitre.

Le jour continuait de se lever sur ces paysages inconnus, vastes et silencieux. Quelque part au-delà des rails, une vérité les attendait peut-être. Une réponse. Ou quelque chose de plus ancien encore.

Le train poursuivait sa route vers l’Est, imperturbable.

Et pour la première fois depuis leur départ, Éléa eut l’impression étrange qu’il ne les conduisait pas seulement vers un lieu, mais vers une part d’eux-mêmes restée enfouie depuis longtemps.


Retrouvez Éléa dans Le cadre renversé, un autre extrait de Les Rails du Destin – L’Héritage du Dragon d’Or.

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