Dans la pénombre de l’immeuble abandonné, leurs pas résonnaient doucement sur le sol craquelé, écho discret d’un monde depuis longtemps déserté. À travers les fenêtres brisées, une lumière pâle pénétrait par fragments, glissait sur les gravats, révélait ici un morceau de verre, là les restes d’un bureau renversé ou d’une cloison éventrée. L’air portait une odeur mêlée de poussière, d’humidité et de plâtre ancien. Quelque part, de l’eau tombait à intervalles réguliers dans une canalisation ouverte, tandis qu’un courant d’air faisait battre une porte contre son encadrement.
Quelques minutes plus tôt, ils s’étaient glissés l’un après l’autre entre les battants du portail métallique qui séparait encore le bâtiment de la rue, lui d’abord, elle quelques pas derrière. Une chaîne rouillée pendait inutilement contre l’un des battants, et les herbes avaient envahi la cour jusqu’aux premières marches. De l’extérieur, l’immeuble n’avait rien qui invitât à s’y attarder. Ses façades grises, ouvertes de fenêtres sans vitres, semblaient attendre patiemment qu’une décision administrative vienne enfin mettre un terme à cette lente disparition. Une pancarte fixée sur la clôture annonçait d’ailleurs une démolition prochaine. À quelques mètres seulement, la ville poursuivait son mouvement avec l’indifférence tranquille des lieux habités.
À l’intérieur pourtant, l’abandon avait produit autre chose.
Le béton effrité se mêlait aux fresques sauvages qui s’étendaient sur les murs, les piliers et parfois même les plafonds. Certaines avaient été peintes avec une précision presque irréelle, d’autres n’étaient plus que des silhouettes rongées par l’humidité ou recouvertes par des interventions plus récentes. Des couleurs vives surgissaient au milieu du gris, éclats obstinés qui semblaient résister à l’effacement général. Aucun parcours n’avait été pensé pour les découvrir, aucune lumière ne les mettait en valeur. Il fallait avancer, contourner une cloison, s’approcher d’un angle sombre ou lever les yeux au-dessus d’une porte pour que certaines d’entre elles apparaissent.
Au rez-de-chaussée, une immense silhouette occupait presque tout un pan de mur. Son visage avait disparu sous une coulure noire, mais ses bras s’élevaient encore vers une ouverture peinte dans un ciel de couleur claire. À ses poignets, des formes végétales se mêlaient à ses veines avant de descendre jusqu’au sol, où elles disparaissaient dans les fissures du béton. Plus loin, plusieurs poissons bleu sombre semblaient traverser une ancienne salle de réunion, leurs corps suspendus au-dessus d’une table cassée et de quelques chaises abandonnées. Rien n’indiquait qui les avait peints, ni quand. Le temps, la pluie et les artistes venus après avaient depuis longtemps brouillé toute tentative de chronologie.
Près de l’escalier, presque cachée derrière les restes d’une cloison, une autre peinture attira brièvement leur regard. Une petite fille y apparaissait de dos, perdue dans un paysage de hautes herbes. Elle portait une robe claire dont les contours se confondaient par endroits avec le mur, comme si le tissu avait été traversé par le temps. Ses cheveux, seuls, avaient conservé une teinte vive, quelque part entre le roux et le cuivre. Le visage demeurait invisible. Elle semblait regarder au-delà de la peinture, vers un espace que le mur ne montrait pas.
Ils ne s’y attardèrent pas davantage. Dans un lieu où chaque surface appelait le regard, cette silhouette n’avait rien de plus remarquable qu’une autre.
Ils avancèrent lentement, presque avec précaution, comme si la fragilité du lieu imposait d’elle-même une autre manière de marcher. Il n’y avait pourtant rien à préserver au sens habituel du terme. Tout était déjà altéré, cassé, ouvert aux intempéries. Mais c’était précisément cette disparition en cours qui retenait leur attention. Les œuvres n’étaient pas séparées des murs qui les portaient ; elles vieillissaient avec eux, se fissuraient avec le plâtre, se décoloraient sous l’eau et la lumière. À certains endroits, une partie d’un visage était tombée avec l’enduit. Ailleurs, une infiltration avait entraîné une couleur jusque sur le sol, créant des formes que personne n’avait décidées.
Au premier étage, les anciennes cloisons avaient presque entièrement disparu. Une suite de pièces s’ouvrait désormais sur un même espace traversé par le vent. Des lambeaux de papier peint pendaient encore sur certains murs et frémissaient au moindre souffle. Dans l’une des pièces, un enfant couronné de carton serrait contre lui un soleil jaune. Dans une autre, des oiseaux jaillissaient de fenêtres peintes sur un ciel obscur. Les œuvres paraissaient parfois se répondre malgré les années qui les séparaient.
Au fond d’un couloir, ils découvrirent une scène plus discrète. Une enfant était assise sur le rebord d’une fenêtre imaginaire, les jambes suspendues dans le vide. La peinture avait souffert de l’humidité et son visage avait presque entièrement disparu. Une robe légère entourait ses genoux, soulevée par un vent que l’artiste avait suggéré en quelques traits. Dans ce qui restait de sa chevelure subsistait une nuance rousse.
Ils s’en approchèrent sans immédiatement faire le rapprochement avec la silhouette aperçue en bas. Celle-ci semblait plus âgée, ou peut-être simplement dessinée autrement. Les proportions différaient, le trait également. Rien ne permettait d’affirmer qu’il s’agissait du même personnage. Pourtant, quelque chose dans la posture, dans cette manière de tourner le regard vers ce qui se trouvait hors du cadre, produisait une impression familière.
Ils continuèrent.
Plus ils montaient, plus les œuvres se mêlaient aux traces de ceux qui avaient occupé le bâtiment avant son abandon. Une ancienne signalétique apparaissait sous une peinture récente ; le contour plus clair d’une armoire se dessinait derrière un visage immense ; des numéros de bureaux subsistaient encore sur certaines portes couvertes de formes géométriques. Le lieu semblait avoir accumulé les présences au lieu de les remplacer. Ceux qui y avaient travaillé, ceux qui étaient venus y peindre, ceux qui avaient seulement traversé ses pièces avaient laissé quelque chose derrière eux, parfois volontairement, parfois non.
Au deuxième étage, la pluie avait davantage pénétré le bâtiment. Une mousse verte s’étendait au pied des murs, et quelques plantes avaient réussi à pousser entre les dalles disjointes. Les fresques y étaient plus abîmées, presque dissoutes par endroits. Un visage apparaissait derrière plusieurs couches de peinture comme un souvenir remontant à la surface. Une bouche subsistait sous les branches d’un arbre. Un œil isolé observait encore le couloir depuis un mur dont la moitié s’était effondrée.
Dans une pièce ouverte sur le ciel, une grande fresque représentait une forêt. Des troncs sombres occupaient presque toute la surface et se perdaient dans une brume blanche. À première vue, rien n’y retenait particulièrement l’attention. Puis, entre deux arbres, ils distinguèrent une petite forme claire.
Il ne restait cette fois qu’une partie du corps.
Une épaule, un bras, quelques plis d’une robe. Le reste avait disparu avec un large morceau de plâtre tombé au sol. Au-dessus, une tache cuivrée formait quelques mèches de cheveux. La figure pouvait être celle d’une enfant ou d’une jeune femme ; le temps avait laissé trop peu de choses pour en décider.
La ressemblance avec les peintures précédentes devint alors plus difficile à ignorer.
Ils se demandèrent un instant si le même artiste avait laissé plusieurs œuvres dans l’immeuble. Pourtant, le trait changeait sensiblement d’un étage à l’autre. La première silhouette était presque réaliste, la seconde beaucoup plus simple, celle-ci construite avec de larges aplats. À moins que plusieurs personnes aient peint la même figure. À moins encore qu’ils ne commencent seulement à reconnaître partout ce qu’ils avaient désormais en tête.
Cette incertitude rendit la présence de l’enfant plus étrange qu’elle ne l’aurait été si une signature ou un symbole avait permis de l’expliquer.
Au troisième étage, la lumière était plus franche. Le soleil, déjà bas, pénétrait presque horizontalement par les fenêtres ouvertes et découpait de longues bandes claires sur le sol. La ville apparaissait régulièrement entre les piliers : toits couverts d’antennes, balcons habités, façades récemment repeintes, linge suspendu à une fenêtre. Tout semblait proche et pourtant étrangement distant, comme si le bâtiment appartenait à un autre rythme.
Une vaste fresque occupait l’ancien couloir central. Plusieurs visages y étaient superposés, certains entièrement visibles, d’autres réduits à quelques traits. L’un d’eux semblait sourire à travers la joue d’un autre. Des mains apparaissaient entre les couches de peinture, parfois sans bras ni corps pour les prolonger. Une date ancienne avait été laissée intacte au milieu d’un aplât récent, comme si celui qui avait recouvert le mur avait choisi de ne pas l’effacer.
Ils parcoururent lentement cette accumulation jusqu’à une partie du mur où les couleurs devenaient plus claires. Là, presque noyé parmi d’autres figures, un visage d’enfant apparaissait de trois quarts.
Ils le reconnurent avant même d’en comprendre la raison.
Les traits n’étaient pourtant pas ceux d’un portrait précis. Quelques lignes dessinaient le nez, la bouche, l’ombre des yeux. Mais la chevelure rousse tombait sur les épaules, et une bretelle fine révélait la même robe d’été que dans les autres peintures. Cette fois, l’enfant regardait vers eux.
Ou plutôt elle semblait regarder à travers eux.
Le temps avait traversé son visage en y traçant une fissure verticale qui séparait presque entièrement les deux yeux. D’un côté, la peinture restait vive ; de l’autre, elle avait pâli jusqu’à rejoindre la couleur du mur. L’effet était involontaire, sans doute, mais donnait à la figure quelque chose d’étrangement fragile, comme si elle appartenait déjà pour moitié à ce qui disparaissait.
Ils demeurèrent quelques instants devant elle, puis cherchèrent instinctivement autour d’eux d’autres traces de cette présence. Il n’y en avait aucune.
À cet étage, elle semblait s’arrêter là.
L’escalier menant au dernier niveau était en partie encombré par des morceaux de plafond. Ils durent progresser lentement entre les poutres tombées et les plaques de plâtre. Une porte métallique, tordue par la rouille, s’ouvrait sur une vaste salle dont une partie du toit avait disparu. Des herbes poussaient directement dans les fissures du sol, inclinées vers le ciel visible au-dessus d’elles. La lumière y entrait librement et donnait au lieu une clarté inattendue après les étages plus sombres.
Depuis l’entrée, les peintures semblaient dispersées sans logique particulière. Une main immense occupait un pilier. Des oiseaux noirs s’étiraient près du plafond. Sur un mur, quelques traits dessinaient la courbe d’une épaule ; ailleurs, des pans de couleur claire s’interrompaient brutalement sur un angle. Une masse cuivrée apparaissait sur une cloison éloignée, sans qu’il soit possible d’en distinguer la forme. Aucun ensemble ne s’imposait.
Ils avancèrent au milieu de la pièce, contournant les blocs de béton et les restes d’un plafond effondré. Plus ils s’approchaient des peintures, moins celles-ci semblaient appartenir à quoi que ce soit. Les proportions variaient étrangement. Certaines formes étaient démesurées, d’autres étirées au point de devenir presque abstraites.
Puis, en se déplaçant vers le centre de la salle, quelque chose changea.
Ils s’arrêtèrent presque au même instant.
La main peinte sur le pilier trouva soudain un bras sur le mur opposé. Les aplats clairs se rejoignirent pour former les plis d’une robe. La masse cuivrée se transforma en une longue chevelure soulevée par le vent. Les traits dispersés autour d’eux composèrent peu à peu un corps que les distances et les angles avaient jusque-là fragmenté.
La petite fille se tenait devant eux.
Ou plutôt elle n’existait véritablement que depuis l’endroit précis où ils venaient de s’arrêter.
Elle était représentée de dos, légèrement tournée vers la partie du toit qui s’était effondrée. Sa robe d’été descendait jusqu’à ses genoux et semblait flotter autour d’elle. Ses cheveux roux, plus lumineux que dans les fresques des étages inférieurs, se mêlaient presque à la lumière réelle venue du ciel. Les oiseaux peints près du plafond paraissaient maintenant s’élever autour d’elle.
Un pas suffisait pourtant à la faire disparaître.
En se décalant légèrement, son bras quittait son épaule, son visage se brisait contre un angle, sa robe se dispersait sur plusieurs murs. De nouveau, il n’y avait plus qu’une série de fragments sans rapport évident les uns avec les autres.
Ils revinrent à leur place.
La figure reparut.
Ce fut alors que les images rencontrées au cours de leur ascension leur revinrent avec une netteté nouvelle : l’enfant perdue dans les hautes herbes, celle qui attendait sur le rebord d’une fenêtre, la silhouette presque effacée entre les arbres, le visage traversé d’une fissure. Elles n’étaient pas identiques. Peut-être n’avaient-elles même jamais été destinées à représenter la même personne. Mais chacune semblait contenir une part de celle qui se dressait maintenant devant eux.
L’idée qu’un seul artiste ait pu parcourir le bâtiment au fil des années restait possible. Celle d’un personnage repris, transformé et transmis par plusieurs mains l’était tout autant. Peut-être une première peinture avait-elle donné naissance aux suivantes, chaque peintre ajoutant sa propre version sans connaître l’origine du motif. Peut-être n’y avait-il jamais eu d’histoire commune, seulement leur besoin à eux d’en inventer une.
Le lieu ne donnait aucune réponse.
Et c’était sans doute ce qui lui permettait encore de retenir autant de choses.
Ils demeurèrent longuement face à la fresque. Il y avait quelque chose de troublant à savoir que l’image entière avait toujours été là, répartie sur les murs, mais qu’elle demeurait invisible tant que l’on ne trouvait pas la juste distance. Vue de trop près, elle n’était qu’une succession de gestes. Vue depuis l’entrée, un chaos de formes. Il fallait avoir pénétré suffisamment loin dans la pièce, s’être déplacé sans savoir ce que l’on cherchait, pour que les fragments cessent enfin de s’opposer.
À mesure que la lumière déclinait, la robe de l’enfant perdait ses contours. Ses cheveux restèrent visibles plus longtemps, petite masse cuivrée suspendue dans la clarté du soir, puis eux aussi commencèrent à rejoindre les ombres du mur.
Avant de quitter la salle, ils s’approchèrent de la partie basse de la fresque. À cette distance, la figure avait totalement disparu. Ils ne voyaient plus que les irrégularités du béton, les coulures, les reprises, les endroits où la peinture avait été appliquée sur une couche plus ancienne.
Près du sol, sous une fine pellicule de poussière, quelques mots avaient été tracés en lettres noires. Une partie de la phrase s’était détachée avec l’enduit.
« … ce qui reste de nous. »
Ils ne cherchèrent pas à reconstituer ce qui manquait.
Dans l’escalier, leurs pas réveillèrent de nouveau les échos du bâtiment. La lumière diminuait rapidement et certaines peintures entrevues à l’aller devenaient difficiles à distinguer. Ils retrouvèrent la forêt du deuxième étage, mais la petite silhouette s’y dissolvait déjà dans l’ombre. Au premier, l’enfant assise près de la fenêtre n’était plus qu’une forme pâle. Lorsqu’ils atteignirent le rez-de-chaussée, la jeune fille aux cheveux cuivrés semblait presque avoir disparu dans les hautes herbes.
Ils ne savaient toujours rien d’elle.
Ils ignoraient si elle avait existé, si elle avait été imaginée par un seul artiste ou si plusieurs mains l’avaient transformée au fil du temps. Il n’était même pas certain qu’il faille voir dans toutes ces figures une seule et même enfant.
Pourtant, ils savaient qu’ils la reconnaîtraient désormais.
Dehors, le soir s’était installé sur la ville. Les façades voisines commençaient à s’éclairer, des voix montaient des trottoirs et une odeur de cuisine s’échappait d’une fenêtre ouverte. À quelques mètres de là, derrière les grilles et les herbes hautes, l’immeuble retrouvait peu à peu son obscurité.
Bientôt, les machines viendraient sans doute abattre les cloisons, broyer le béton et mêler les couleurs aux gravats. La robe claire disparaîtrait avec un pan de mur, les cheveux roux avec un autre. Il ne resterait rien de la petite fille, pas même assez pour comprendre qu’elle avait autrefois occupé plusieurs étages de ce bâtiment oublié.
Mais tandis qu’ils s’éloignaient, ce ne furent ni les plus grandes fresques ni les couleurs les plus éclatantes qui leur revinrent.
Ce fut une enfant aperçue de dos parmi les herbes.
Une robe légère sur le rebord d’une fenêtre.
Quelques mèches rousses entre deux arbres.
Un visage coupé par une fissure.
Puis cette silhouette entière qui n’avait existé que durant quelques minutes, à l’endroit exact où leur regard avait trouvé comment rassembler ce qui semblait dispersé.
L’immeuble pouvait disparaître.
Il avait déjà confié une part de sa mémoire à ceux qui venaient d’en franchir le seuil.



